La e-Cité
Simple vue de l'esprit ?


Dimanche 9 Avril 2006
Merci à Philippe Vassé pour sa contribution.

L’histoire que je vais vous relater est incroyable pour certains, mais parfaitement véridique.

Elle m’a été relatée hier lors d’un repas avec des personnalités scientifiques de plusieurs pays, à Taipei, la capitale de Taiwan.

Lors de ce diner, où la langue américaine était le seul moyen de communiquer tous ensemble, le hasard a voulu que je sois placé à côté d’un homme, un
Chinois de nationalité américaine de 82 ans, sympathique, souriant et plein de joie de vivre, Sam.

Etant voisins de table, il semblait naturel de discuter avec lui et de faire ainsi plus ample connaissance. Et c’est ainsi que j’ai découvert, par hasard,
raconté par cet homme si respectable, le destin de ce que l’on pourrait appeler “les malgré-nous” chinois aux Etats-Unis.

Son histoire commence en 1947. Cette année là, ce jeune et brillant physicien est envoyé par le gouvernement de son pays- la Chine- étudier aux Etats-Unis, avec nombre d’autres jeunes étudiants chinois. Il pense alors y préparer son Doctorat en physique nucléaire en 4 ans et retourner ensuite travailler dans son pays natal.

L’Histoire en décidera autrement. En 1949, les armées révolutionaires chinoises écrasent les troupes du gouvernement officiel, proche des Etats-Unis et le pays passe sous le contrôle complet du Parti Communiste chinois dirigé par un homme alors inconnu du grand public, Mao Tsé Toung.

Pour mon voisin de table, cette révolution victorieuse a une conséquence dramatique: le gouvernement américain lui interdit de revenir dans son pays
natal comme ses camarades chinois. Ils devront rester de force dans ce pays loin des leurs et y travailler.

C’est ainsi que plusieurs centaines d’étudiants ont été obligés, par la force, à devenir des scientifiques “américains” involontaires (d’où le terme de “malgré
nous” qui leur est donné), et pas les moindres.

Sam est alors en 1951 Docteur en physique nucléaire. Il participe donc, puisque c’est son domaine, au dévelopement du programme nucléaire qui pourrait
signifier la destruction de son pays natal et de sa famille, mais aussi à la mise en place des centrales nucléaires civiles.

Il va avoir un excellent salaire, se marier à une Américaine, fonder une famille et avoir des enfants (2). Pendant plus de 27 années, il ne pourra jamais voir ses parents et sa famille en Chine.

C’est seulement en 1974 que le gouvernement américain l’autorise, enfin, à retrouver ceux des siens qui sont encore vivants, et aussi à découvrir sa
région natale qu’il n’avait jamais pu visiter entièrement.

Aujourd’hui, ses enfants ont réussi dans leur vie professionnelle et familiale. Sam est en retraite et vit près de New York.

Mais, quand il parle de sa région d’origine, près de la ville de Shanghaï, il ne peut cacher son émotion et quelques larmes coulent sur son visage calme de
savant paisible. Il raconte les beautés de ses forêts, de ses rivières, des champs et ce sentiment de bonheur de fouler librement ce sol qu’on lui a si
longtemps interdit.

Sam est un à coup sûr un grand savant. Mais, c’est aussi un grand homme par son humanité, sa sagesse, son courage et son caractère: il n’a jamais perdu l’espoir pendant 27 ans de retrouver les siens et son pays.

Sam me dit: “Je suis citoyen américain, j’aime ma vie là-bas, mais mon véritable être profond reste chinois”.

En quelques mots simples, Sam a exprimé ce que le mot “humanité” signifie et démontré que l’on peut avoir plusieurs cultures en nous, évoluer, apprendre et découvrir, sans pour autant oublier ses racines de l’enfance et se renier soi-même.

Avant de nous séparer avec une grande émotion, je lui ai cité à titre d’au revoir cette phrase d’un poète russe qui dit: “On peut oublier les lieux où
l’on a pris du ventre et où l’on est devenu vieux et malade, mais jamais personne n’oublie la terre où il a eu faim et où il a été bercé par les chants
rassurants de sa mère”.

Une poignée de main longue, quelques larmes furtives, un ami repartait vers son destin.

Publié par Gaëlle à 19:18 · Pas de discussion dans l'Agora ·
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